APPROCHE ESTHETIQUE

L'analyse esthétique de notre art occidental contemporain débouche inévitablement sur une recherche pluraliste. L'esthétique nous offre plusieurs voies du fait de ces relations avec d'autres sciences humaines : psychologie, psychanalyse, sociologie, linguistique, ...

Evitant le psychologisme, il est évident que l'esthétique expérimentale est redevable en bien des points à la psychologie. La formulation des lois nécessite un rapport scientifique bien établi : tests, statistiques, sondages. La psychologie et les autres sciences ont détourné l'esthétique de son origine philosophique, en développant les théories sur la perception et l'expression dans le domaine artistique. A une époque où la science est devenue maîtresse du monde, il est inévitable que l'analyse scientifique du comportement humain influence l'étude esthétique d'une œuvre d'art, résultant d'un travail exécuté par un être plus ou moins doué, donc susceptible d'être analysé. Les convergences de certains thèmes esthétiques et psychanalytiques se trouvent dans la prise de conscience où la valorisation esthétique de l'art psychopathologique ou Psych'art. Ces phénomènes débouchent sur de multiples analyses. L'optique dangereuse dans laquelle peut s'enfoncer la psychanalyse serait de déceler uniquement les perturbations psychiques chez un être s'exprimant avec des moyens artistiques. Le fait de déboucher sur une production des plus "originales" ne correspond pas toujours à l'optique artistique chez le psychiatre qui conclut au dérèglement mental.

La sociologie, face à l'esthétique, possède un atout simple, défini par le déterminisme « étriqué » de Taine. Ces trois instances (race, milieu, moment) nous propose un cadre de causalité restreint; qu'il faut donc élargir. Ceci peut être démontré par le fait suivant : le phénomène Art possède des sources inépuisables et les formes définies par les artistes modernes possèdent leur correspondant dans la nature. L'Op'Art est influencé par les structures cristallines, le Gestuel, par les structures fluides. Ces analogies démontrent que le déterminisme ne peut se réduire à la simple corrélation de milieu et de moment. Les structures inconscientes de l'esprit apportent un bagage essentiel à la création artistique. L'homme possède une connaissance inconsciente de ce qui l'entoure et qui l'exprime par les biais de l'art.

Il faut dépasser le cadre du positivisme mettant l'homme en condition de se contenter simplement de l'observable et de l'expérimental.

Pour aboutir à une relation entre l'esthétique à tendance philosophique et l'esthétique à tendance psychosociologique, une analyse "tempérée" permettrait de restituer à l'art la charge de spiritualité que le dix-neuvième et le vingtième siècles ont oblitérée. Le spirituel trop souvent relégué au second plan, devrait être ainsi reconsidéré à la lumière d'approches philosophiques (cfr. Kandinsky).

"Si l'esthétique récente s'est tant occupée de la vie des formes comme telles, c'est notamment parce que l'art, de plus en plus abstrait, "pur", conscient de ses pouvoirs propres, sommait en quelque sorte la théorie de retrouver les raisons de l'art comme tel..."

" ... Ce que nous disons des rapports de l'esthétique avec l'art vivant doit s'entendre aussi, plus ou moins, de ses rapports avec les savoirs plus ou moins connexes de son champ propre, de ses recherches. Qui dira de quel côté est le compte débiteur dans le commerce des idées qui s'observe entre l'esthétique et la philosophie générale, la sociologie, la technologie, l'ethnologie, la psychanalyse, la morphologie, l'histoire, l'histoire de l'art, singulièrement ? " Arsène Soreil, Professeur d’Esthétique, ULg, Belgique. (1)

En effet, la philosophie doit garder une place fondamentale dans notre société, même dans le contexte de scientisme qui nous envahit. L'étude rationnelle de la pensée créatrice et artistique de l'homme moderne aborde des questions profondes et nécessaires : le "pourquoi" et le "comment" de l'art moderne, la nécessité de cette "art du bouleversement", le processus de création et de destruction, la relation entre le réel et l'objet d'art, le "pourquoi" du reniement de la Mimesis (2), ... Autant de questions indissociables de la pensée ou de la recherche philosophique.

Hélas, ces questions fondamentales ne peuvent en aucun cas être directement abordées avec des non-initiés sans possession d'une connaissance élémentaire de l'art. C'est pourquoi, au point de vue méthodologique, il faut aborder lentement l'analyse esthétique, c'est-à-dire après une préparation d'ordre notamment historique, sociologique et psychologique. Il faut définir les composantes de l'objet pictural sans altérer la pureté de l'ensemble.

1. Phrase est extraite du Syllabus de Monsieur le Professeur Arsène SOREIL, intitulé Notions d'esthétique (tiré à part). A consulter : SOREIL, Arsène, Le génie de la peinture, Bruxelles, 1965.

2. SOMVILLE, Pierre, Mimesis et art contemporain, Paris, 1979. Cet ouvrage présente en une soixantaine de pages un aperçu des avatars de la notion de Mimesis dans l'art contemporain.

Le but principal est d'ouvrir l'esprit sur la variété grandiose des modes d'expression artistiques. La valeur authentique de l’œuvre réside dans son message et dans sa technique de transmission. Une œuvre d'art "parle", sculpture et peinture parlent par leur sujet ou par leur technique. Elles nous parlent parfois sans être comprises ou être entendues. L’approche esthétique résulte d'une connaissance approfondie de la question posée par l'art. La valeur esthétique d'une œuvre ne réside certes plus en la recherche du "beau classique" ou de ses principes générateurs. Toute approche esthétique ne pourra se réaliser qu'avec un acquis de base, mais la sensibilité à l'art s'exercera, se développera, à divers degrés. Intelligence, mémoire, imagination, jugement seront nécessaire pour aboutir à une connaissance cohérente de l’œuvre d'art. Dans cette approche, les envolées trop "lyriques", trop "littéraires" seront à proscrire tout autant que les dissections plastiques trop froides.

Esthétique/définitions:

1. Science du beau dans la nature et dans l'art, conception particulière du beau.

2. Caractère esthétique.
Beauté. Plastique.

(Nouveau Petit Robert)

Bases de l'alternance des tendances esthétiques.

Tendances esthétiques
CLASSIQUES

1) Pluralité des éléments

2) Vision linéaire

3) Clarté absolue

Tendances esthétiques
BAROQUES

1) Unicité par la fusion des éléments

2) Vision coloriste

3) Clarté relative (Clair-obscur)

LA VIE DES FORMES

Quels que soient les lieux ou les époques, l'art obéit, dans son évolution, à une sorte de loi biologique comparable à celle des êtres humains qui passent par la jeunesse, la maturité et la vieillesse. C'est ce qu'on appelle la "vie des formes", analysée par un historien de l'art célèbre, Henri FOCILLON.

La "vie des formes" se divise en trois phases principales : la phase AIRCHAÏQUE (jeunesse), la phase CLASSIQUE (maturité) et la phase BAROQUE (vieillesse). Une phase intermédiaire entre le classicisme et le baroquisme s'appelle la phase MANIÉRISTE.

1. PHASE ARCHAÏQUE

La phase archaïque s'appelle aussi la phase primitive, parce que c'est la première. Elle est donc aussi la plus ancienne (sens du mot archaïque"). C'est une phase de recherche et d'expérimentation. Les formes sont simples, sobres, souvent géométrisées, synthétisées ou schématisées. Les détails sont souvent à peine esquissés. Les compositions sont organisées en fonction du cadre et s'y soumettent entièrement. Le cadre est totalement rempli (c'est ce qu'on appelle "l'horreur du vide"). L'impression ressentie est celle de sentiments inexprimés, de concentration et de pensée intériorisées, de spiritualisme et parfois même de mysticisme.

2. PHASE CLASSIQUE

Le mot "classique" vient du latin "classicus", qui signifie de première classe, de première qualité, qui tend vers la perfection. Ce qui est parfait, c'est aussi ce qui est "juste" (ni trop, ni trop peu).

Le classicisme, c'est avant tout l'expression de l'équilibre et de la sérénité. Après le stade primitif d'expérimentation, l'artiste est en pleine possession de tous ses moyens intellectuels et techniques. Un équilibre s'établit entre sa propre sensibilité, sa pensée et ses connaissances. Les formes sont soigneusement élaborées et maîtrisées. Parties de l'observation rigoureuse de la nature, elles s'accordent et s'équilibrent pour former un tout cohérent et harmonieux. Les formes sont pondérables et statiques, soumises à des rythmes réguliers et cadencés.

Les compositions sont dites "fermées". C’est-à-dire que tous les éléments ont une place précise en fonction des limites du cadre et en fonction de l'équilibre et de la cohérence de l'ensemble. Les compositions sont symétriques.

Les lignes dominantes sont des horizontales et des verticales qui amènent stabilité et équilibre.

L'impression ressentie est celle d'une harmonie entre l'expression de la pensée rationnelle et les sentiments intérieurs. Calme, sérénité, plénitude, … On tend à la perfection.

La phase classique se termine souvent par une PHASE MANIÉRISTE.

La phase maniériste est un prolongement exacerbé des formes classiques à la recherche de la perfection. Pour faire mieux, on en fait parfois trop. C'est une forme de raffinement excessif qui débouche souvent sur le sentiment d'effets gratuits. Les compositions répondent encore aux lois du classicisme, mais les formes sont souvent très allongées, étirées, contorsionnées. L'impression ressentie est celle d'un sentiment de superficialité.

3. PHASE BAROQUE

Le terme "baroque" vient du portugais "baroco" désignant une perle de forme irrégulière. Le mot baroque s'applique, souvent à tort, à tout ce qui est excentrique, bizarre, compliqué et d'un goût douteux. De là, son sens souvent péjoratif ! Il faut y voir l'antithèse du classicisme. Le baroquisme est l'expression d'un désir de liberté, souvent d'une inquiétude, de désordre, de déséquilibre. Le style baroque vise au grandiose, au mouvementé, au dynamique, au fastueux, au pathétique, au théâtral, parfois grandiloquent. Ce style est souvent lié à la démonstration de pouvoir. Les compositions sont asymétriques, faisant valoir le sentiment de déséquilibre, encore renforcé par les axes diagonaux autour desquels s articulent les éléments. Elles sont "ouvertes", fragments de l'espace, débordant hors des limites du cadre. Les formes sont chargées, amplifiées, hypertrophiées même. Elles sont impondérables ; elles s'envolent dans l'espace, traversées de mouvements qui projettent l’œil dans toutes les directions. L'unité n'est plus d'ordre intellectuel, mais organique, vivant, global, ce qui entraîne une étroite dépendance des formes entre elles. L'impression ressentie est d'abord celle d'une inquiétude et d'une confusion qui, une fois passée, entraîne l'esprit dans le tourbillon des formes. Les thèmes abordés expriment souvent les passions humaines, la douleur, l'amour, la mort... Les sentiments sont extériorisés.